Chapitre IX
Maya fait face à la mer, seule. Elle est immobile sur ces rochers depuis plusieurs heures. Rien ne semble la perturber. Ni même les bourrasques de vent, ni même les éclaboussures des vagues qui parviennent parfois jusqu’à elle, ni même le froid qui rougit son visage et ses doigts. Elle semble perdue dans ses pensées. N’importe qui passerait, elle ne l’entendrait pas. L’eau la rassure, la calme. Elle a écouté cette petite voix au fond d’elle qui lui disait de se rapprocher de la mer. Elle ne sait pas pourquoi, mais elle sait qu’elle a pris la bonne décision.
Un mois s’est écoulé depuis son départ. Elle a tout quitté dans le sud sans réfléchir. Elle a eu peur, elle devait agir. Elle ne sait pas ce qu’il se passe là-bas. Peut-être que Sophie a lancé une alerte pour la retrouver ? Peut-être que John est finalement rentré ? Peut-être que personne n’a remarqué son départ ? Peu importe, elle ne pouvait plus rester enfermée dans cette vie. Cette vie… elle sourit. Il lui semble plutôt être resté enfermé dans une salle d’attente pendant toutes ces années. Elle a le sentiment d’avoir prêté son corps et sa voix pour jouer la pièce d’une autre personne. Aujourd’hui, elle s’est libérée de ses chaînes et cherche ses réponses dans les tumultes de l’avenir.
Lors de son départ précipité Maya a d’abord réuni quelques affaires dans son sac à dos en cuir marron délabré. Elle est ensuite rentrée dans la maison, en s’assurant d’abord que Sophie n’y était pas. Elle a alors pris de quoi manger plusieurs jours, elle ne sait pas ce qui va se passer dans les jours à suivre. Puis, après quelques minutes de recherche, elle trouva l’argent liquide que Sophie gardait précieusement dans un des nombreux tiroirs du salon : c’était ses économies pour partir en vacances. Maya s’empara de cette pochette dorée, non sans une pointe de culpabilité. Elle sait que Sophie rêve depuis longtemps de partir sur une île. Maya enferma sa culpabilité dans un des nombreux tiroirs, au fond d’elle. Elle n’a pas le temps pour ça, elle doit fuir. Un jour, tout de même, elle remerciera Sophie. Après tout, elle aurait pu connaître bien pire. Une fois ses effets rassemblés, Maya envoie un message à sa psychologue pour annuler son rendez-vous. Puis, en regardant une dernière fois cette maison, elle s’en va direction la gare en passant par les bois. Elle a trop peur que quelqu’un ne la remarque, l’arrête, lui pose des questions. Ces mêmes questions qu’elle se pose : Qu’est-il arrivé aux jeunes près de l’étang ? Pourquoi John n’est pas rentré ? A-t-elle assassiné ses camarades ? Comment a-t-elle eu ces égratignures sur les mains ? Comment a-t-elle fait pour les faire disparaître si soudainement ? Pourquoi s'enfuit-elle ? Comment va-t-elle faire pour survivre ?
“- Où voulez-vous aller mademoiselle ?”
Le monsieur à l’accueil de la gare l’a sortie de ses pensées. Maya regarde autour d’elle. Des gens se bousculent dans tous les sens pour ne pas louper leur train, leur bus. Elle se demande après quoi ces gens peuvent bien courir le regard baissé, évitant soigneusement de croiser celui d’une autre personne. Elle les imagine danser leur existence à un rythme effréné, sans jamais prendre le temps de respirer. Sans faire attention au regard triste de l’un, au sourire de l’autre. Chacun mène sa propre danse, en solo. Peut-être allait-il rejoindre quelqu’un, peut-être pas.
- “Mademoiselle ?”
Maya sort en vitesse l’un de ses dessins de la poche avant de son sac.
- “Je voudrais aller là. S’il vous plaît. Monsieur”
Sa voix douce et ses yeux verts transperce de peur, d’inquiétude. Le monsieur sent bien qu’elle n'est pas à l’aise dans cet environnement. Il observe le dessin. Il y voit des falaises, une mer bleue avec des vagues déchaînées, un ciel bleu et pluvieux, puis derrière les quelques nuages, il peut voir un arc-en -ciel. C’est un très beau dessin. Il reste quelques instants face à ce bout de papier, le souffle coupé. Maya, de l’autre côté du comptoir trépigne d’impatience. Elle regarde tout autour d’elle, plante son regard dans tous ceux qu’elle croise, espérant ne pas en reconnaître un.
- “Je ne sais pas où c’est exactement. Mais ça me fait penser à un endroit. Il y a un bus qui part d’ici 10 minutes. Voulez-vous un billet ?” demande le monsieur, une lueur jaune dans le regard.
- “Oui, merci. S’il vous plaît” répond Maya, troublée.
- “Je dois halluciner, les yeux jaunes ça n’existe pas” se dit-elle
En partant, elle se retourne. Le monsieur a disparu laissant place à une jeune femme. Son billet en poche, elle va s'asseoir sur les bancs extérieurs attendre ce bus qui doit l’emmener vers une nouvelle vie. Un endroit où repartir de zéro, où elle ne connaît personne.
Chapitre X
Après plusieurs heures, Maya se décide enfin à bouger de son rocher. Depuis qu’elle est arrivée, elle a pris l’habitude de venir ici tous les matins et de s'asseoir. Elle ne bouge pas et fixe l’horizon infini de la mer, pendant des heures. Parfois, elle ressort son vieux dessin de sa poche et le regarde. Avant de regarder à nouveau autour d’elle, puis l’horizon. Elle sait qu’elle est sur le bon chemin. Mais elle ne peut s’empêcher de se dire que ce n’est pas là, l’endroit qu’elle cherche. Elle ne sait même pas exactement ce qu’elle cherche. Elle se laisse simplement guider par son instinct. C’est comme ça, qu’un soir, à la nuit tombée, elle la fît apparaître.
Maya a élu domicile sur les hauteurs, toujours face à la mer. Après quelques heures de marche, elle a réussi à trouver un endroit verdi par l’herbe. En son centre un trou immense en forme de cercle s’est formé. Par l’humain ou la nature, peu importe. Maya a trouvé un endroit où dormir. Les premiers jours elle dormit à la belle étoile, dans son sac de couchage vert et blanc, avant de finalement se décider à monter sa tente, une vieille tente orange ternie par les années passées au fond d’un meuble. Ainsi, elle avait son nouveau chez elle, à l’abri du vent qui se faisait plus fort certaines nuits. Heureusement que l’hiver ne pointait pas encore le bout de son nez.
Elle ne croise jamais personne. La ville la plus proche est à 2h de marche. Elle a le sentiment d’être seule au monde. Enfin une sensation qui l’apaise. Le soir, lorsque les étoiles illuminent le ciel, Maya fait un feu. Puis, elle laisse passer ses yeux des étoiles au feu, du feu aux étoiles. Il lui semble que cela conte l’histoire d’une vie. Comme si celle-ci n’était qu’un immense puzzle, et qu’il fallait parfois se brûler pour trouver certaines pièces. Puis apprendre à se laisser du temps, à faire une pause pour panser ses blessures et continuer à chercher, encore et encore, ces pièces qui nous mènent vers notre but. Ces pièces qui, finalement, composent notre chemin.
Lorsque Maya regarde les étoiles, elle ne peut s’empêcher de leur parler. Comme si elles pouvaient lui répondre. Peut-être est-ce la solitude, peut-être est-ce la folie, mais il lui semble parfois recevoir des messages. Comme ce soir-là, où, le visage levé vers l’obscurité, elle se demande si elle a bien fait de partir. Car même si elle se sent mieux ici, elle ne sait pas du tout quoi faire maintenant. Alors que ses pensées vagabondent, l’une des flammes s’agrandit et monte si haut que Maya doit se lever pour être à sa hauteur. C’est alors qu’elle l’aperçoit. Elle plisse d’abord les yeux pour être sûr de ce qu’elle voit. Puis doucement s’approche, dubitative. Ses yeux ne lui mentent pas. En haut de la flamme se dessine une bouche. Celle-ci souffle un filament doré et brillant vers Maya qui, fascinée, ne bouge pas. Elle regarde ce filament virevolter autour d’elle. Il dessine plusieurs ronds avant de se mettre entre chacun, comme s’il voulait les relier entre eux. La respiration de Maya est suspendue. Dans chaque bulle, elle voit des images défilées. Sur l’une, elle peut voir ce qui semble être des êtres humains mais leur peau est d’un vert extrêmement clair et de leur long doigt fin ils bougent les nuages à leur guise, comme par magie. Sur une autre, elle voit des êtres d’un orange pastel faire sortir des fleurs de la terre rien qu’avec leurs yeux. Et dans l’une des bulles, elle le voit. Ce même visage qu’elle dessine et qu’elle voit en rêve. Il est assis en haut d’une immense vague et la regarde. Il tend les mains et dans ses paumes, elle peut voir son reflet. Mais il ne ressemble pas à l’apparence qu’elle peut voir au quotidien dans les nombreux miroirs de son ancienne vie. Non, elle a la peau blanche et brillante, sa chevelure est d’un gris pur parsemé de mèches blanches, et d’une mèche violette, d’une longueur comme elle en a rarement vu. Ses yeux sont semblables à ceux de cet homme : couleur arc-en -ciel, en forme d’arc de cercle, un cil long et doré en haut de l'œil, un autre en bas. Alors qu’elle reste éprise de ce spectacle, elle voit son visage se transformer en une expression de rage. Son reflet se transforme alors en l’un des nombreux rêves qu’elle peut faire : elle se voit petite, au milieu d’une tempête, tendre les mains vers un champ de fleur, y mettre le feu. Mais ça ne s’arrête pas là, pendant que les flammes se propagent des éclairs commencent à sortir de ses mains et l’un d'eux touche un enfant, en plein cœur… De peur, Maya tend les mains vers ces images et instinctivement imagine des tornades faites d’un mélange d’eau et d’éclair éteindre ce feu. Elle se réveille. Trempée. Encore une fois. Mais convaincu à présent que ses rêves sont des messages, des flashs back d’une vie antérieure, ou de son enfance… Et si elle était réellement capable de jouer avec les éléments à sa guise ? Elle doit le découvrir, peu importe que la nuit soit encore là.
Maya se change rapidement, enfile tout ce qu’elle peut trouver pour lui tenir chaud et décide de retourner à son rocher. Elle a toujours cru en la magie, mais pour la première fois de sa vie elle est profondément convaincue de son existence. Elle le sent en elle. Comme guidée par une force invisible, Maya affronte la nuit pour se rendre face à la mer.
Chapitre XI
Maya reste des heures face à la mer, les mains tendues vers l’horizon, les yeux fermés. Elle imagine les tornades, les éclairs, le feu… Elle repasse en boucle le film qu’elle vient de voir en rêve. Rien ne se passe. De la magie en elle… Comment a-t-elle pu penser une chose pareille ? Elle se sent ridicule, et triste. Elle est tellement convaincue depuis toujours d’être différente qu’elle s’est inventé tout un monde autour d’elle. Pensant voir des messages là où il n’y en a pas. Ressentant des choses qui n'existent pas. Pendant 1h, elle a essayé de faire naître ces tornades au creux de ses mains qu’elle voit en rêve. Si ça ce n’est pas être tout simplement folle. Peut-être que ce sont ses camarades de lycée qui ont raison finalement. Peut-être qu’elle est vraiment folle. Elle méprise depuis toujours la race humaine, convaincue que ce sont eux le seul réel danger pour la planète, et pour eux-mêmes. Elle les méprise tellement, qu’elle refuse de croire qu’elle fait partie de cette espèce. Il lui a fallu croire à autre chose pendant toutes ces années. Mais au final, elle est comme tout le monde. Une âme perdue. Un être humain tout ce qu’il y a de plus basique noyé dans la masse. Elle ne se sent pas supérieur aux autres. Non, ce n’est pas ça. Elle a simplement besoin de croire que son existence, celle de tous, vaut plus que de trouver un travail pour combler le vide de son existence et ainsi s’intégrer dans une société qui joue avec les espoirs. Elle a besoin de plus. Elle a besoin de croire au changement. D’y participer, à son échelle. Elle a une force en elle. Elle le sent depuis toutes ces années : cette rage de vivre malgré la cristallisation de ses émotions. Cette soif d’apprendre malgré les discours répétitifs et inertes. Cette envie d’aimer, de voir le bon en chacun malgré les preuves évidentes de la corruption humaine.
Des larmes perlent sur ses joues frigorifiées. Elle voudrait plonger dans cette masse bleue à l’air si calme ce soir. Laisser son corps empli de honte et de désespoir remplir les tréfonds de l’océan. Et oublier. Oublier cette vie morose et blessante. Cette vie qui, peut-être, n’existe pas réellement. Elle sent son être sombrer dans une détresse absolue qu’elle ne parvient pas à contrôler. Tout lui semble si noir. Elle qui a toujours vu une lueur d’espoir au fond du tunnel. Il semble s’être effondré sur elle, sans qu’elle ne puisse agir. C’est alors qu’en essuyant ses larmes du revers de la main, elle la voit apparaître : une minuscule tornade au creux de sa paume. Ses émotions s’entremêlent. Chacune voulant jouer de sa flûte, s'agrippant à son cœur dans un espoir fulgurant de renaître, s’accrochant à la vie. Maya ne sait laquelle écouter, tout tourne autour d’elle, en elle. Sans pouvoir la contrôler, la tornade grandit à vue d'œil. Maya secoue sa main comme pour s’en débarrasser. Elle est prise de panique. Et d’une joie immense. Instinctivement, elle tourne ses mains vers l’horizon et voit la tornade valser à la surface de l’eau, ce qu’elle fait. Maya reste un instant le regard figé sur cette tornade qui fait maintenant du sur place. Comme si elle attendait son prochain commandement. Maya décide alors de penser à ces rochers sur sa droite, et d’y voir la tornade. Immédiatement, cette dernière se déplace à l’endroit qui est apparu dans l’esprit de Maya. Elle n’en croit pas ses yeux. Comment a-t-elle fait ça ? Elle n’en a aucune idée. Elle se laisse envahir d’une joie immense. Mais aussi d’une peur enfouie, et si elle blessait quelqu’un ? A l’instant même où Maya ouvre la porte à cette peur, la tornade commence à s’agiter et à partir dans tous les sens. Elle brise les rochers et fait naître une tempête dans cet océan pourtant si calme. Les vagues montent à une hauteur que Maya ne peut même pas mesurer. Des éclairs commencent à chanter dans le ciel. Tout lui semble devenir si sombre, s’il est possible de faire plus sombre que la nuit elle-même. Maya perd le contrôle. Elle comprend que ses pensées agissent sur cet événement. Elle essaye donc, de toutes ses forces, d’imaginer un calme transperçant de silence. Mais ça lui paraît impossible. Elle secoue les mains dans tous les sens et, dans la panique, commence à faire des gestes qui n’ont plus aucun sens. Comme si elle dansait sur la musique des éclairs qui grondaient dans le ciel. Elle s’arrête net. La tornade a disparu. Elle s’est transformée en un carré dans lequel elle l’aperçoit. Sa peau blanche brille dans l’obscurité. Il est assis en tailleur et l’observe. Quelques minutes de silence s'installent pendant lesquelles ils se regardent. De sa main gauche, il commence des mouvements étranges aux yeux de Maya. Mais au fur et à mesure que ses doigts bougent, l’océan en fait de même. C’est comme s’il jouait du piano sur l’eau. Celle-ci se transforme alors en lettres : MATHIS. Elle comprend que c’est son prénom. Il continue de mouvoir ses mains dans l’air et remplace son prénom par le dessin d’une bague en forme de lotus. Sur chaque pétale, une fleur de couleur différente y est présente. Toute sauf une, celle du milieu est vide. Sans comprendre comment, Maya voit cette image s’illuminer de toutes parts et étendre ses couleurs multiples, remplaçant ainsi le bleu de l’océan. Puis, la bague disparaît, les couleurs s’agitent et forment une fleur, docile au milieu des vagues. C’est alors qu’elle réalise, cette bague sur l’océan correspond en tout point à celle qu'elle porte sur son majeur gauche. Elle pose les yeux dessus, elle ne l’avait jamais remarqué auparavant : cette forme, ces couleurs, ce vide au milieu. Elle comprend. Elle doit retrouver la partie manquante de sa bague. C’est pour ça qu’elle est ici. Tout s’éclaire maintenant. Mathis sourit, comme s’il pouvait lire dans son esprit, son message a été entendu. Il élance ses doigts pour adresser un dernier mot, mais Maya le voit tourner la tête puis se retourner vers elle, l’air inquiet. Elle voit des bras l'agripper. Et le carré dans lequel il est apparu plonge dans l’océan, créant une vague portant le visage d’une femme que Maya ne reconnaît pas. Ce même visage présent sur la porte gauche du grand hall sur Azur : celui d’Isith.
Et si tout ceci n’était qu’une illusion ? Finalement, comment fait-on la différence entre un rêve et la réalité ? Les pensées de Maya se tournent vers sa psy, comment va-t-elle lui expliquer tout ça ?
Chapitre XII
Le lendemain matin, Maya se réveille avec un sentiment étrange : elle est sereine. Elle décide alors de lever le camp. Il est temps pour elle de se rapprocher de la ville, des gens. Même si cette idée l’effraie quelque peu, elle sait qu’elle ne peut continuer à se renfermer et à vivre dans une bulle. Ce n’est pas comme ça qu’elle obtiendra des réponses. Elle entame sa marche sous un soleil et une chaleur qui, de bon matin, ne la rassurent pas. Mais c’est décidé, elle doit trouver la partie manquante de sa bague ! Alors elle se lance dans cette quête avec ses tourments pour moteur et sa volonté de comprendre qui elle est pour essence.
Elle longe la côte vers les réponses qu’elle attend. Et pour la première fois depuis longtemps, un sourire se dessine sur son visage tandis qu’elle sent une brise de vent l’effleurer. Elle est, plus que jamais, convaincue qu’un autre monde existe et que, peut-être , elle en fait partie. Et rien que cette pensée lui suffit pour oublier ses épaules qui crient de douleur sous le poids de son sac. Ses pieds qui s’effritent sur le sol à travers les trous de ses chaussures. Et sa gorge qui lui réclame de l’eau, comme si sa vie en dépendait. C’est vrai que depuis quelques jours, Maya n’a pas bu une seule goutte d’eau. Prise dans ses pensées, c’est à peine si elle a mangé. Mais le fait de marcher sous cette chaleur ravive toutes ces douleurs auxquelles elle ne pensait pas. Elle sort alors sa gourde d’eau et constate qu’elle est vide. Entamer une marche sans eau, voilà une belle erreur de débutante ! Elle regarde l’océan en face d’elle… Au point où elle en est, elle serait bien capable de boire l’eau des poissons. Pour l’atteindre il faut descendre les rochers qui lui paraissent maintenant être des falaises. ça lui prendrait trop de temps et d’énergie. Elle décide d’attendre d’arriver en ville, après tout il ne lui reste plus que 30 minutes de marche, environ. Mais chaque pas lui pèse de plus en plus. Le chemin lui paraît s’allonger au fur et à mesure qu’elle avance, à une vitesse d’escargot. Le sentier en face d’elle commence à bouger, il se crée des montagnes qui montent et qui descendent. Tout tourne autour d’elle. Son visage fait maintenant partie des pierres sur le sol. Elle sent sa bouche sèche chercher de l’eau. Inconsciemment, elle porte ses mains à ses lèvres et boit l’eau qui coule de ses doigts. Elle a l’impression d’être prise d’hallucination. C’est pourtant bien réel, ses doigts sont comme des cascades qu’elle avale à grandes gorgées. Mais ça ne semble pas suffisant. Maya ferme les yeux, avec pour dernière image une cape noire et trouée qui lui tend les bras.
Sous cette cape se cache un homme aux cheveux bouclés et grisés par le temps qui passe. Ses petits yeux verts se plissent en regardant Maya évanouie sur le sol. Et au milieu de sa barbe grise et blanche, on peut apercevoir un petit sourire inquiet.
Cela fait plusieurs jours qu’il observe Maya. Une fois par mois, il a pris pour habitude de longer la côte pendant quelques jours. Ce rituel est né il y a maintenant 8 ans, une nuit il vit l’amour de sa vie en rêve lui parler. Ils étaient tous deux assis sur un énorme caillou qui semblait flotter au-dessus de l’océan. Il avait l’impression de pouvoir toucher les nuages. Il se sentait calme, heureux, véritablement heureux. Il avait oublié cette sensation. Depuis qu’il l’avait perdu, il errait dans la vie cochant les cases une à une : le CDI, la maison, le mariage, les enfants. En se réveillant, ses souvenirs étaient flous mais il savait qu’il devait marcher le long de cette côte, qu’il devait y trouver quelque chose. Il réalisa alors que la vie qu’il menait appartenait à quelqu’un d’autre. Il aimait sa femme, ses enfants, mais il étouffait. Il ne pouvait pas continuer comme ça. Il décida donc de changer de vie et de venir vivre en bord de mer. Ses enfants venaient le voir le week-end et les vacances et lui, il menait à bien ce qu’il ressentait comme une mission : marcher le long de la côte. Parfois, il se demande s’il n’est pas fou. Il a tout plaqué pour un rêve et s’acharne à marcher et à marcher encore. Et s’il ne trouve jamais ce qu’il cherche ? Et que cherche-t-il d’ailleurs ? Il eut la réponse à ses questions un matin particulièrement nuageux.
Lorsqu’il a vu cette jeune femme, son souffle s’est coupé. Cette chevelure rousse et ce visage… Elle ressemble étrangement à cette femme qu’il a connue il y a très longtemps. C’est ça. C’est elle qu’il devait trouver. Il en est convaincu. Il se doute bien de qui elle est. Et son cœur, en l’a voyant, ne peut s’empêcher de bondir de joie et de peur. Il a cette sensation d’avoir accompli sa mission. Il a vu ce dont elle était capable et aucune de ces images ne semble le surprendre. Au contraire, il a ressenti une joie immense. Celle que l’on ressent lorsque l’on vit tel un fantôme toute une vie et que finalement, la cause de notre chagrin réapparaît, pour notre plus grand bonheur.
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