Partie 1 - Terre

Publié le 3 janvier 2026 à 19:33

Chapitre I 

L’ombre de ses rêves la suit. A tout instant de la journée, Maya sent comme une traînée de poussière qui danse autour d’elle. Une poussière épaisse et grisâtre qui fige ses pensées dans la mélancolie, son être dans la solitude, sa voix dans le silence. Les autres évoluent autour d’elle tels des fantômes. Des fantômes bruyants. Des fantômes  sourds. Des fantômes blessants.

 

“Hey la troll regarde où tu marches !”, s’écrit l’un d’entre eux tout en la bousculant de son plein gré.

 

Des fantômes, finalement, bien réels.  Maya reste figée, dos au casier sur lequel on vient de la projeter et regarde autour d’elle. L’histoire de sa vie se déroule actuellement au lycée Dupont, dans une petite ville du sud de la France. Un lycée reconnu pour sa bienveillance, son intégrité et son envie de “permettre aux élèves d’apprendre et de grandir dans un cadre serein et sécurisant”, peut-on lire sur le mur en face de Maya. Un sourire ironique s’affiche sur son visage. La sérénité et la sécurité n’ont jamais été les maîtres mots de son esprit lorsqu’elle est ici. C’est l’une des premières choses dont elle a parlé lors de sa toute première séance chez sa psychologue. Autour d’elle, les fantômes s’agitent et s’effleurent. Ce couloir immense accueille leurs démences, leurs espoirs, leurs premiers chagrins d’amour et leurs rires les plus fous. Maya ne va jamais au cinéma, non, il lui suffit d’observer ces adolescents qui jouent le rôle de leur vie à chaque minute. Comme si la survie du monde dépendait de tous ces artifices. Une vraie comédie dramatique. Une mascarade qui lui donne envie de vomir. 

 

La sonnerie se fait entendre. Elle résonne dans les tympans de tous. Les incitants ainsi à se rendre dans leurs classes respectives. Maya accroche ses longues boucles rousses en un chignon, vite fait. Et se rend jusqu’à son cours de Français. Comme toujours lorsqu’elle déambule dans les couloirs, elle regarde le sol avec une intensité telle qu’il pourrait en rougir. Et les autres autour d’elle ne font pas attention à cette masse physique toujours vêtue de tissu sombre si large qu’ils pourraient en envelopper trois comme elle. Elle semble invisible aux yeux de tous. Enfin, dans les bons jours. Car quand ils ont décidé que c’était son jour de fête, les confettis volent dans tous les sens. 

 

La classe dans laquelle Maya se trouve dispose de 6 rangées de bureaux et de chaises en bois. Elle s’assoit toujours au troisième rang, près de la fenêtre. Ainsi, elle peut facilement s’échapper en regardant dehors. Non pas qu’elle n’apprécie pas ce cours. Au contraire, Maya est plutôt bonne élève et à toujours soif d’apprendre. Mais elle s’ennuie rapidement. Alors pour elle, regarder le monde extérieur est un refuge dans lequel elle plonge sans modération. Elle laisse son esprit vagabonder au rythme de ses pensées. Dans ces moments, elle disparaît du monde physique tel qu’on le connaît pour s’abandonner à des aventures rocambolesques.

 

Maya est une grande rêveuse. Parfois, lorsqu’elle regarde les nuages, il lui semble apercevoir des mouvements. Comme si des êtres vivants habitaient au-dessus de ces formes blanches et discontinues. Elle en est persuadée, il y a quelque chose d’invisible qui vit autour de cette planète. Peut-être a-t-elle seulement besoin de se rassurer mais en attendant, pour elle, la vie n’existe pas que sur Terre. Lorsqu’elle part dans ses pensées, ses mains se mettent à dessiner sans même qu’elle ne s’en aperçoive. Des formes rondes, des filaments, des pierres, des coups de crayon abstraits… ce qu’elle dessine n’a de sens que pour elle. Et encore, parfois elle se demande ce que ses mains viennent de faire. C’est comme si son inconscient essayait de lui parler. L’encre qui se couche sur le papier ressemble beaucoup aux rêves que Maya peut faire. Régulièrement, au milieu de la nuit, elle se réveille essoufflée. Comme si elle avait parcouru des montagnes pendant des heures. Ses rêves l'oppressent, ils lui semblent si réels. Les murs de sa chambre sont emplis de ce qui pourrait nous faire penser à des mandalas. Mais pour elle, ce sont des planètes peintes d’une et mille couleurs. C’est le monde dans lequel son inconscient l’emmène chaque nuit. Dans ce monde, les êtres vivants ont ouvert leur cœur à la nature. Ils vivent en harmonie avec elle, et non pas contre elle. Leurs yeux sont ouverts sur la beauté du monde. Tant qu’ils ont tous développé de la magie en eux. 

 

La sonnerie annonce la fin du cours. Maya regarde autour d’elle. Tous s’affairent à ranger leur matériel au plus vite. Pressé de se rendre dans l’endroit où les danses sociales vivent leur apogée sans gêne : la cafétéria. Au milieu de cette foule affamée, Maya ne sait où s'asseoir. Les choix sont nombreux dans ce bocal où les bouches se nourrissent de jugements et de critiques. Où les yeux s’agrandissent et s'indignent en se posant sur certaines personnes. Dans ce bocal où, finalement, tout et tous tourne en rond tels des poissons rouges. Répétant les mêmes gestes, prenant les mêmes places, jouant la même parade, tous les midis. Et Maya, comme tous les midis, esquisse un petit sourire narquois et se dirige vers la sortie, son plateau dans les mains. 

 

“Hey la troll, tu vas où comme ça ?” s’exclame l’un des fantômes les plus en vue du lycée en se levant de sa chaise, et prenant sa plus belle position de coq. 

 

Maya s’arrête, il est en face d’elle. C’est le même jeune homme que ce matin : John. Il passe sa main dans ses cheveux blonds qui lui descendent jusqu’aux oreilles. Ses yeux marron s'illuminent face à cette scène dont il est le héros. Maya sent la fierté de ce coq adulé de tous. Elle le regarde droit dans les yeux. Un regard à en faire frémir plus d’un. Mais non, ce jeune homme, aussi apeuré soit-il, ne laisse rien paraître et continue d’amuser sa basse-cour en se moquant d’elle. Maya regarde derrière le jeune homme, elle aperçoit la porte de sortie. Dehors, il pleut et elle ne rêve que d’une chose en cet instant : devenir une goutte de pluie. Se confondre dans cette masse si solide en apparence, mais en proie à l’explosion dès que sa surface touche le sol. C’est ainsi qu’elle se sent, à ce moment précis. Le silence est palpable au sein du bocal et tous les poissons ont les yeux rivés sur elle. Ils attendent qu’elle réagisse. Mais ce n’est pas pour rien si on la surnomme “la muette”, “la zarbie” ou encore “la troll”. Maya ne répond jamais. Dans ses oreilles, le bruit des insultes se fait lointain. Mais dans sa tête, le monde s’agite. Elle ressent la peur et l’anxiété du jeune homme qui l’assaille de toutes ses plus belles phrases. Elle ressent son sentiment de supériorité quand il la regarde. Et elle ressent cette colère qui monte en elle. Cette indignation face à cet individu qui a tant besoin de rabaisser les autres pour être aimé, pour rassurer son ego. Elle le voit, se pavanant face au monde, les yeux brillants grâce à l’attention et aux rires des autres. ça le galvanise ce doux son qui parvient à ses oreilles et qui l’encourage à continuer. C’est drôle comme un son peut paraître comme le plus beau pour l’un et comme le plus horrible pour l’autre. Mais Maya n’écoute que vaguement, elle n’entend qu'à moitié ce qu’il se passe autour d’elle. Elle est bien trop concentrée à fixer les yeux de cet individu, elle voit la faille dans son regard. “Et si un son sortait de sa bouche ? Et si cette tarée était capable de prononcer des mots ? Et si ces mots pouvaient l’assassiner sur place ?” Elle voit tous ces éclairs en forme de points d’interrogation le traverser. Mais elle reste immobile. Elle concentre sa rage sur son plateau en le serrant de toutes ses forces. Elle porte à nouveau son attention vers l’extérieur, la pluie tombe encore.

 

“Ils ont quoi tes yeux ?” lui demande tout d’un coup son bourreau.

 

Mais Maya n’entend pas. Elle imagine la pluie se transformer en orage et embarquer ces êtres qui la harcèlent dans une tempête telle que leurs corps se démembreraient de toutes parts, que leurs bouches ne serviraient plus qu’à appeler au secours et que leurs yeux…

 

“Hey Maya !” dit-il en posant ses mains sur les épaules de cette dernière et en la secouant.

 

Maya cligne des yeux. La tempête s’envole et laisse place à la réalité : son corps, dont elle ne comprend pas très bien les tourments, est figé dans cette cafétéria. Elle fait toujours face à John, et le regarde à nouveau.

 

“Tes yeux ils ont… on dirait qu’ils…” balbutie-t-il, il n’arrive pas à trouver ses mots. Il regarde autour de lui, il semblerait qu’il soit le seul à l’avoir vu.

 

Maya baisse la tête et constate qu’une fissure s’est dessinée sur son assiette et que la nourriture est émiettée, comment est-ce possible ? Il l’a remarqué aussi. Elle contourne le jeune homme, les yeux rivés sur la sortie. Son pas est, en apparence, léger. Mais à l’intérieur d’elle, un tourbillon est enclenché. Elle doit s’isoler, au plus vite. Elle balance son plateau à la volée sur l’une des tables extérieures et part en courant. Suivi de près par le regard de John qui a tout d’un coup perdu ses airs de coq. 

 

Maya se laisse vaciller sous la pluie. Elle est à l'abri des regards. Près des arbres qui entourent un petit bâtiment en travaux dans l’enceinte du lycée. Les genoux à terre, elle lève la tête vers le ciel et respire.



Chapitre II

Maya reste un moment figée sous la pluie. Les épaules voûtées et le regard vide, comme si ces 18 années d’existence l’avaient épuisé avant même qu’elle ne commence ŕéellement à vivre. Elle finit par se relever et décide de rentrer chez elle. Qu’elle soit en cours ou non, personne ne le remarquera. Elle se dit que finalement, c’est peut-être elle le seul fantôme. 

 

Chez elle, personne ne l’attend pour l’accueillir à bras ouverts. Elle laisse son corps se mouvoir à travers les pièces de la maison, jusqu’à la cuisine. Elle se prépare un sandwich sous les yeux de cette femme aux cheveux courts et châtains. Elle est de petite taille, portant fièrement sur le monde son regard vert et marron. Elle est hautaine et suffisante. Maya, à ses côtés, ne se sent pas à l’aise. Il émane une énergie négative de cette femme avec laquelle Maya a du mal à conjuguer. Elle devrait l’appeler maman, ou du moins Sophie, puisque c’est son prénom. Mais elles ne s'adressent pas la parole. Depuis 10 ans maintenant, les seuls échanges verbaux qu’elles ont pu avoir sont très limités. 

 

Maya est arrivée dans la vie de Sophie un soir de décembre. Elle avait alors 8 ans et était terrifiée par le monde. On pouvait voir dans ses yeux toute l’horreur de sa vie. Et malgré les nombreuses thérapies qu’elle a pu suivre dans ses jeunes années, elle est incapable de se souvenir de son enfance et de comprendre son mal-être. La seule chose dont elle est sûre : elle ne se sent pas à sa place dans ce monde. Depuis toute petite, elle se demande ce qu’elle fait sur cette terre. Pourquoi l’avait-on envoyé ici ? Encore aujourd’hui, Maya n’a pas un début de réponse. Seuls ses rêves et son imagination lui procurent une sensation de liberté, de sécurité. Même si cela paraît insensé aux yeux de tous, elle ne rêve que d’une chose : sortir de cette maison morose pour vivre dans les nuages. 

 

Sophie, sa mère adoptive, est une femme froide et sévère. Seuls ses intérêts comptent et elle se fiche bien de savoir si Maya va bien ou non. Elle n’a pas toujours été comme ça. Au début, lorsqu’elle a accueilli Maya, elle l’a couvrait d’amour. Elle n’a jamais pu avoir d’enfants et son mari l’a quitté suite à ses nombreuses dépressions. C’est en s’accrochant à l’idée d’un jour pouvoir adopter, même seule, qu’elle a réussi à remonter la pente. A cet instant, Sophie était une femme radieuse. Radicalement transformée. Elle rêvait depuis toujours de devenir Mère et elle allait tout faire pour accomplir ce qu’elle pensait être sa destinée. 

 

Elle a donc trouvé un travail en tant que vendeuse dans un magasin de chaussures. Sa passion pour la mode lui a permis d’obtenir ce travail sans difficulté. Suite à cela, elle a pu acheter une petite maison dans un joli quartier du sud de la France. Elle menait alors une vie paisible mais solitaire. Ses dépressions chroniques se faisaient de plus en plus rares. Et l’arrivée de Maya chamboula son existence. 

 

A l’époque, Sophie avait 35 ans. Elle accueillit cette jeune fille aux yeux ternes et tristes, les bras grands ouverts. Elle avait tellement d’amour à donner. Elle installa Maya dans une chambre tout de rose vêtue spécialement conçue pour elle. Elle lui parlait constamment, de tout et de rien. Elle se confiait à elle. Oubliant parfois que ce n’était qu’une enfant et qu’il y avait certains détails dont elle pouvait se passer. Maya sentait que cette inconnue lui portait un amour inconditionnel qu’elle ne se souvenait pas avoir reçu avant. Seulement, elle sentait aussi en l’intérieur de cette femme une détresse absolue, elle voulait être aimée. Et ce désir effraya Maya. Elle ne savait pas ce qu’était l’amour. Du haut de ses 8 ans, elle se sentait incapable de nourrir le moindre sentiment positif envers cette femme qui l’avait adopté pour combler le vide dans son cœur. La responsabilité était trop grande. Alors malgré les efforts de Sophie pour offrir à Maya une enfance heureuse, cette dernière se renferma de plus en plus. Incapable de faire semblant et de nourrir cette relation qui lui semblait si étrange, elle commença à lui lancer des regards qui ne trompaient pas. A ne plus lui répondre lorsque Sophie lui parlait de ses misères. A s’enfermer dans sa chambre lorsqu’elle rentrait de l’école. Ce n’est pas que Maya ne l’aimait pas, non, elle éprouvait de la gratitude envers Sophie mais elle n’arrivait pas à se sentir à sa place dans cette maison. 

 

Au fur et à mesure du temps, Sophie finit par comprendre qu’elle n’aurait jamais la relation dont elle rêvait avec cette enfant. Elle ne se sentait pas mère, elle se sentait étrangère. Elle ne savait pas comment s’y prendre pour communiquer avec elle. Alors elle commença à l’assaillir de reproches, sans s’en apercevoir elle créa en Maya une culpabilité profonde qui renforçait son mutisme. 

 

Alors aujourd'hui, Sophie et Maya partagent la même maison et ça s’arrête là. Même si chacune, au fond d’elles, espèrent qu’un jour la situation changera, elles ne connaîtront jamais la relation parent-enfant de leur rêve. En effet, elles sont incapables de communiquer sans que ça parte en vrille. L’une et l’autre ressortent de chaque échange encore plus blessé qu’avant. Alors le silence règne sur cette maison en apparence parfaite. Et chacune écrit son histoire l’une à côté de l’autre, sans réussir à croiser leur chemin. 

 

La porte de la maison claque. Sophie est partie pour le reste de la journée et rentrera probablement lorsque la nuit sera bien avancée. Maya, son sandwich entre ses doigts sertis de bagues en tout genre, se dirige vers la cabane du jardin : c’est ici qu’elle a décidé d’élire domicile il y a quelques années. Finies les couleurs roses pastel bien trop clichés. Les murs de sa vie se reflètent maintenant sur ceux de sa chambre. Des dessins, des formes, un visage d’homme, toujours le même, et des points d’interrogation à n’en plus finir… Quand on cherche un sens à ces murs étranges, on pourrait croire que Maya cherche un autre monde. Un monde qui n’existe pas pour le commun des mortels, seulement dans son esprit. 

 

Elle s’allonge sur son lit et plonge ses yeux dans ceux du plafond. Des yeux multicolores avec une rétine en forme d’arc de cercle, un cil long et doré en haut puis en bas de l’œil et un  regard joyeux comme elle n’en avait jamais eu. Elle se souvient très bien du jour où elle a peint ce regard.

 

Au fond des yeux

 

La tempête faisait rage dehors, il faisait nuit et son cauchemar était d’une intensité comme elle n’en avait pas connu jusqu'à présent. Elle courait de toutes ses forces, essayant de fuir ces tornades qui semblaient la pourchasser. Elle était enfant. Autour d'elle, des maisons rondes et brillantes se brisaient sur son passage. Elle avait le sentiment que la tornade faisait partie d’elle, qu’elle l’a collait comme une seconde peau. Et tout d’un coup, arrivée au bord d’un précipice elle s'était laissée tomber et la tornade l’avait rattrapée, elle était allongée sur elle comme sur un lit. Lorsque celle-ci se cogna contre un rocher, Maya vit son propre reflet avec des yeux… elle se réveilla en toussant, de l’eau sortit de sa bouche. Elle eut la sensation de s’être noyée dans son sommeil. 

 

Chapitre III

Maya ouvre les yeux. Elle constate son bout de sandwich oublié sur le côté de son lit. Elle a cru entendre quelqu’un frapper. Elle va ouvrir la porte et se rend compte qu’elle fait face à la nuit, elle a dormi toute l’après-midi. Elle ne voit personne. Elle ferme derrière elle avec le sentiment que quelque chose ne va pas. Elle n’a pas l’impression d’être seule. Elle reste immobile, écoute le silence. Tout d’un coup elle sent une odeur de brûlé, de la fumée apparaît à l’intérieur de la pièce. Maya est fascinée par ces ombres qui dansent et détruisent tout autour d’elle. Elle reste quelques secondes à observer cette perfection destructrice. Puis une partie du toit s’effondre. Absorbé par ce spectacle, elle ne s’est pas rendu compte que les flammes mangeaient tout sur leur passage. Elle saisit son sac et y balance des affaires à la volée avant de sortir de la cabane en feu. Au loin, elle aperçoit alors des formes qui courent, l’une d’entre elles se retourne en bout de chemin. Dans la lumière des flammes, elle reconnaît alors John. Étonnamment, on ne voit pas dans ses yeux un regard joueur et satisfait mais un regard triste, inquiet. Maya le remarque et se dit que, peut-être, il ne voulait pas aller si loin. Elle sait depuis toujours que les élèves de son lycée ont peur d’elle. Elle inspire crainte, méfiance. C’est bien pour ça que chacun et chacune baisse la tête sur son passage. Tous, sauf un. Tous, sauf John. Il a vu en elle une opportunité d’asseoir sa suprématie, il en a fait son bouc émissaire et tout le monde l’admire pour son courage. Mais John a bien peur de Maya, elle le sait. Le problème, c’est qu’il est tout aussi fasciné par elle. Cette jeune femme libre qui se fout du regard des autres et qui fait ce qu’elle veut, quand elle veut. Et cette beauté, ce regard… Oui, John ne voulait pas mettre le feu à cet endroit mais pour perpétuer son règne, il n’avait pas d’autre choix. 

 

John, après avoir regardé Maya un long moment, entend ses camarades l’appeler. Il faut prendre la fuite. En voyant celui-ci s’éloigner Maya est prise d’une rage qui lui transperce le corps. Surgi de nulle part, arrive alors une tornade. Des éclairs dans le ciel. Une pluie forte et violente. Le ciel gronde de toutes ses forces. A cet instant précis, Maya se sent bien, elle est dans son élément. Un sourire se dessine sur son visage. Ses paumes de mains se tournent vers John et ses amis, la tornade part sur leur trace. Comme si elle voulait les aspirer, comme si elle obéissait aux envies meurtrières de Maya. Ces jeunes gens ont beau courir de toutes leurs forces, la tornade est à leur poursuite et va de plus en plus vite. Ils n’en ressortiront pas vivants, c’est hors de question. Elle doit se venger de toutes ces années à se taire. Toutes ces années à se cacher et à avoir peur d'elle-même. Les jeunes sont maintenant pris dans la tornade et hurlent à l’aide. Les voisins sont sortis depuis bien longtemps, aucun d’entre eux n’a aperçu Maya. Ils ont tous pris la fuite face à cette tempête. Au pied de Maya, de l’eau sort de la pelouse et commence à l’entourer, ses bras s’élèvent vers le ciel et comme si elle entrait en transe, elle jette la tête en arrière, faisant face au ciel. C’est alors qu’elle l’aperçoit. Ce trou grisâtre qui écarte le ciel, et ce visage. Ce même visage dont elle rêve depuis des années et qu’elle ne cesse de peindre, de chercher dans tous les hommes qu’elle croise. Des cheveux argentés, tombant jusqu’aux épaules, encadrent un sourire apaisant et rassurant. Maya sourit à son tour, elle a l’impression de le connaître depuis toujours. Et ces yeux, ces yeux similaires à ceux peints sur le plafond de sa chambre, qui est-ce ? Il lui tend les bras, elle en fait de même. Elle ressent cette urgence, ce besoin d’être près de cet inconnu pour que tout prenne sens. Le bout de leurs doigts s’effleure. Maya sent une douce chaleur sur son avant-bras droit, une lumière aveuglante en surgit. Maya est fascinée, elle observe ce phénomène en se demandant si elle est encore en train de rêver. Leurs mains sont maintenant accrochées l’une à l’autre, la lumière se fait moins éblouissante et Maya voit alors un tatouage apparaître sur son bras. Elle plonge ses yeux dans ceux de cet inconnu, ils y sont presque. Ils seront bientôt réunis, elle le sent. 

 

"Mayaaaa !" S’écrit Sophie en lui attrapant les pieds. 

 

Maya retombe au sol, elle s'est envolée sans s’en apercevoir, et sort de sa transe. La tempête a disparu. Elle regarde autour d’elle : les débris de la cabane, les maisons ravagées, le sol brûlé et Sophie… sans expression de peur sur le visage. Non, elle semble triste, impuissante. Comme si elle avait toujours su ce qui allait se passer mais qu’elle avait fermé les yeux. Maya tente de se relever, ses vêtements trempés lui collent à la peau. Elle tremble de froid. Elle tombe au sol et son regard se ferme sur ce ciel noir et à présent, calme. 

 

Chapitre IV

Le réveil sonne. Il sort Maya de son sommeil qui l’a à nouveau emmené ailleurs. Mais cette fois c’était différent. Tout semblait si réel. Cette odeur, ces images, cette sensation sur son avant-bras… elle le ressent encore. Elle soulève sa manche et observe cette peau blanche et claire, rien. Pas une lumière, pas un tatouage. Assise sur son lit, elle observe cet endroit qu’elle appelle maison, ces dessins sont raturés, d’une telle force qu’à certains endroits on peut apercevoir des trous sur le mur. Elle sent ses mains l’à piquer. En baissant son regard elle y voit des égratignures, et des gouttes d’eau. Que s’est-il passé cette nuit ? Qui est cet homme ? Que signifient tous ces rêves ? Elle est enchaînée à ces questions qui commencent de plus en plus à l’étouffer. Elle doit trouver des réponses. Mais pour l’instant, la vie qu’elle mène la conduit sur le chemin du lycée. 

 

Lorsqu’elle arrive face à cet établissement censé les préparer à la réalité de la vie, elle voit tous les jeunes dehors. Ils sont réunis face au directeur, un micro à la main. Maya sent que quelque chose ne va pas. Il règne une atmosphère de tristesse, de deuil. 

 

"Chers élèves, je viens vous parler aujourd'hui car cette nuit, pour ceux qui ne le savent pas, un groupe de jeunes est décédé. Ils sont morts noyés dans le lac près du lycée. Nous ne savons pas ce qu’ils faisaient à cet endroit qui a toujours été interdit d’accès. Néanmoins, nous savons que Mr John Macri était présent et il reste à l’heure actuelle introuvable. J’ai conscience pour les amis de ces jeunes que c’est un choc terrible. C’est pourquoi nous avons fait appel à une psychologue, elle sera présente tous les jours pour ceux qui le souhaitent. Si l’un, ou l’une d’entre vous, à des informations concernant John Macri, il est important de venir me voir. La vie du lycée va suivre son cours, mais avant j’aimerais que l’on fasse une minute de silence pour ces jeunes, partie trop tôt." 

 

Silence. Tristesse. Angoisse. Regard. Larmes. Colère. Vent. Gris. Froid. Calme. Tempête. Respiration. Noir. Lent. Angoisse. Regard. 

 

"Merci pour eux, et toutes mes condoléances aux familles."

 

Le directeur tourne les talons et entre à l’intérieur. Il ne se passe pas beaucoup de temps avant qu’un brouhaha se fasse entendre dans la foule. Maya voit des regards furtifs et accusateurs se diriger vers elle. L’angoisse monte en elle. Elle serre les poings. Essaye de respirer. Est-ce de sa faute ? Que s’est-il passé cette nuit ? Où est John ? Comme si les questions n’étaient pas suffisantes dans sa vie. Sa respiration s’accélère. Elle sent les pulsations de son cœur, il bat de plus en plus vite. Des gouttes de transpiration apparaissent sur son front. Elle a chaud, beaucoup trop chaud. Seul un endroit sur son corps reste frais, ses mains. Elle les regarde. De l’eau sort de ses blessures. Mais qu’est-ce qui se passe ? Elle prend la fuite. Elle court à toute allure, essayant d’échapper à cette vie qui ne lui paraît pas être la sienne. Tout autour d’elle semble s’agrandir, se rapprocher. Les maisons veulent l’écraser. Les arbres s’alourdissent dans le sol, y laissant des failles. Les branches tentent de lui faire obstacle. Le sol tremble. Les gens qu’elle croise l'insultent dans leur tête, elle le sait. Le ciel descend de plus en plus bas, elle est prise au piège. Elle ferme la porte de la cabane derrière elle.

 

Elle s'assoit. Respire à nouveau. Tout autour d’elle semble avoir repris forme normale. Elle regarde ses mains. Les égratignures ont disparu. Dans sa course effrénée, sous ses pas, s’est creusé un ruisseau, petit et brillant. Une vague d'émotions la submerge. Elle ne sait plus ce qu’elle ressent. Elle est déboussolée. Lorsqu’elle imaginait faire du mal à ses camarades de classe, elle ne le pensait pas vraiment. Elle n’a jamais voulu que toutes ses pensées assassines se réalisent. Mais si c’était le cas ? Si c’était elle qui était à l’origine de ce drame ? Elle doit fuir. Tout le monde va l'accuser, elle en est sûre. Et ce n’est pas Sophie qui va se lever pour la protéger. Non, pas après ce qui s’est passé le jour de ses 10 ans. 

 

Les 10 ans de Maya

 

Sophie est aux anges. Sa petite fille, même si elle ne semble pas ravie, va avoir 10 ans ! Pour l’occasion, elle a vu les choses en grand : ballons, confettis, jeux gonflables, gâteaux, copains et copines d’école… Maya ne veut pas de tout ça. Elle le lui a dit. Mais peu importe l’opinion de Maya, on ne fête qu’une seule fois ses 10 ans bon sang ! Dans la maison, les enfants courent, jouent, s’amusent. Les parents, un verre à la main, regardent leurs rejetons comme s’ils étaient la huitième merveille du monde. Les discussions ne tournent qu’autour d’eux et ne servent qu’à vanter leurs derniers exploits. 

 

"Elle a eu 10/10 à sa dictée !" Disait une maman

 

"Elle a joué son premier spectacle de théâtre, et elle n’a pas oublié ses répliques !" Disait une autre

 

"Il a gagné sa première course d’athlétisme" disait encore une autre, en parlant du petit John.

 

Maya en observant ce petit monde à senti l'angoisse montée. Elle s’est réfugiée dans la salle de bain. Sophie, la voyant s'enfermer, l'a suivie. Elle est entrée dans la salle de bain et a vu sa fille, prostrée dans la baignoire, les genoux entourés de ses bras contre son torse. Elle a eu mal au cœur pour elle. Elle voulait tellement que Maya soit comme tous les autres enfants… 

 

"Maya, ne reste pas toute seule ici. Va donc jouer avec tes amis" a-t-elle dit

 

"Ce ne sont pas mes amis, ils me trouvent bizarre" a-t-elle répondu

 

"Maya, ils sont là pour toi. Fais un effort."

 

"Non"

 

Sophie avait alors pris sa fille dans les bras, la forçant ainsi à sortir de la baignoire. Maya, prise de panique, s’était débattue et avait hurlé de toutes ses forces. Malgré la musique, les parents présents l’avaient bien sûr entendu. Au même instant, ils avaient vu les robinets de la cuisine s’enclencher et entendu les guirlandes grésiller. Inquiets, chacun avait récupéré sa merveille et s’en était allé. Dans la salle de bain, le sol était inondé. Sophie avait lâché Maya. Cette dernière était allongée sur le sol et continuait de se débattre. On aurait dit qu’elle était possédée. Sophie était restée immobile face à cette enfant qui lui semblait, réellement pour la première fois, étrangère. Les robinets de la baignoire et du lavabo dégoulinaient sans s’arrêter. Maya, dans sa démence semblait nager dans ce flot de colère. Mais Sophie se noyait. Elle ne savait pas quoi faire. Elle se doutait bien que Maya était à l’origine de ce déluge, mais que pouvait-elle faire pour que ça s’arrête ? En voyant les yeux de Maya changer petit à petit de couleur pour devenir arc-en-ciel, elle recula à petits pas. Plus Maya la regardait, plus l’eau semblait monter, telle une marée que l’on ne peut contrôler. Quelle marée peut-on réellement contrôler ? Sophie sortit de la pièce et constata les dégâts dans le reste de ce petit paradis qu’elle avait tenté de construire. En voyant sa “maman” sortir, Maya s’était calmée. Au fur et à mesure que ses pensées se calmaient, les robinets s’abaissaient jusqu’à s’éteindre complètement. Plusieurs heures après, lorsque Sophie est à nouveau entrée dans la salle de bain, elle avait trouvé Maya endormie sur le sol, trempée de toute part.

 

Aucune des deux n'avait parlé de cet événement. Mais depuis ce jour, Sophie a développé une crainte envers Maya. Malgré son esprit rationnel qui tentait de trouver des réponses plausibles à ce phénomène, elle ne pouvait s’empêcher de croire que Maya était réellement différente du reste du monde. Quel genre de créature avait-elle adopté ?  

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